Les culottes courtes
La perception des jambes était sans doute lourdement chargée de signification. Je me rappelle que vers 6 ans, je portais une culotte courte taillée par ma mère (bonne couturière, et d'une façon générale, ménagère exemplaire) dans un pantalon paternel. Une fois au moins, le tissu me causa des démangeaisons; et surtout, mon père (ouvrier modèle) portait toujours un pantalon de costume, le plus souvent avec la veste. Sa tenue se relâchait à peine lors des vacances chez sa mère, dans un village en Bretagne profonde, où les paysans portaient toujours des pantalons. Comme j'avais hâte d'être une «grande personne» et que je voulais être breton (c'est l'une des rares anecdotes qu'on m'a racontées), j'ai fini par obtenir de ne plus porter que des pantalons. À l'école primaire, au moins à partir du CE2 si ce n'est avant, je ne portais jamais de culotte courte: je pratiquais le sport en survêtement, j'avais refusé de participer au défilé des écoliers (en short blanc) à la fête municipale, tout comme à une sortie à la plage. De plus, j'étais dispensé de piscine du fait de mes otites récurrentes, et une infection opportune m'avait même permis de manquer la première semaine de classe de neige…
Expédié dans une colonie de vacances de la ville, je préservai de même ma dignité, laissant au fond de la valise les trois shorts que ma mère m'avait achetés, à force d'insistance, et que j'avais fini par consentir à choisir. Je ne dérogeai qu'une unique soirée, à l'étonnement des autres enfants. Une autre idée fixe, liée, était que seuls les bébés pleuraient. Il est quasiment certain que mon père a fortement ridiculisé les pleurs (et, plus généralement, toute manifestation affective) ; les larmes, fréquentes jusque 2 ans, se sont probablement raréfiées avec la compréhension du langage. Je ne me rappelle pas avoir jamais pleuré à l'école élémentaire. Dans cette colonie de vacances, j'ai pleuré une seule fois, suite à une brimade sans gravité, cherchant de toutes mes forces à retenir mes larmes, et réussissant seulement à faire rire tout le monde par mes grimaces.
Je ne pleurais pas non plus au collège : ayant sans doute un complexe d'infériorité relatif au développement sexuel, je m'efforçais d'être un petit adulte, c'est-à-dire notamment une personne qui n'a pas de sentiments et suit une morale rigide. Je refusais donc les shorts ainsi que tout vêtement dans lequel je voyais des connotations «pas sérieuses» (terme paternel), en particulier, les blue jeans délavés. En 4ème, malgré tout, ayant remarqué que les sportifs adultes pratiquaient en short, je décidai de faire de même : le short, unique, était alors confiné au sport ; je n'en portais sinon jamais, que ce soit au collège, à la maison ou en vacances. Il n'est toutefois pas évident que la motivation était sexuelle car, lors de grandes chaleurs, il m'est arrivé de rester en slip de bain dans le jardin, y compris en présence d'autres enfants, et à la plage, je restai dévêtu sans gêne apparente, jusque dans la voiture. La sexualité était complètement occultée en même temps que la sensibilité : je vivais sur des principes, par principe, comme papa. En fait, le short n'était nullement désagréable en soi : dans les colonies de vacances gérées par l'employeur de mes parents, on nous habillait tous d'une vareuse et d'un short de toile bleue, ce qui ne plaisait pas à la plupart des enfants, mais qui ne m'était nullement désagréable, bien au contraire, peut-être.